TEXTE POUR L'EXPOSITION DES LAURÉATS DU PRIX DES AMIS 2019.

J’ai développé un travail dont le procédé est tautologique. C’est-à-dire qu'il s’en­clenche avec un questionnement tant sémantique que diachronique et via des prélèvements du réel qui sont de l’ordre de l'inscription et du signe...

L’intérêt pour la fouille engendre naturellement des méta-productions. Le dos d’une œuvre ou son hors-champ sont sources de stimulation et constituent au sein de ce processus d'auto-référencement un support récurent - l’objet du travail étant, comment matérialiser la part-des-anges issue d’un ouvrage ou comment incarner les gestes involontaires d’infra-production en tant qu’œuvre même. Autrement dit, donner à voir l'exutoire. C’est entre le fantôme et le déchet que je souhaite situer l'actuelle production. Mon œil, heuristique et superstitieux, m'amène à faire une lecture de traces que je trouve sur mon chemin ; de sales tâches viennent ainsi subodorer et projeter des formes en tous genres dans des enclos de peintures.

Je revendique une technique spécifique : la broderie. Ce tour de main peut être intéressant à emprunter car il s’agit d’un travail d’aiguille que l’inconscient collectif considère comme étant une activité genrée - or à mon sens c’est insensé qu’il puisse exister encore aujourd’hui l’idée d’un «art féminin» ou d’un «art masculin».

Oui, le support de mon ouvrage est le textile - cela s’inscrit dans une tradition ancestrale, celle du tapis. L’invention du tapis coïncide avec celle du document. Ce que l’on nomme «tapis-jardin» était à l’origine un plan cadastral qui résumait notre monde à plus petite échelle. Mais au-delà de cette concrétude topologique, le «tapis-jardin» était aussi une surface sur laquelle l’abondance de motifs invoquait l’ubiquité du divin et la beauté omniprésente dans le monde. En ce sens, les tapis étaient des documents où se cachaient des alphabets floraux, parfois abscons mais presque toujours doués d’une âme... Ces tissus apotropes étaient des instruments sacrés aux incantations opérantes. Ce n’est pas pour rien si les vocables «tissu» et «texte» partagent le même étymon.

Or, dans mon cas, venir réinjecter des fils aux trajectoires magiques, dans des tissus méprisés et délaissés, est pour ainsi dire moralement nécessaire au sein de cette infernale société du jetable - sacraliser des choses exsangues par le biais d'un processus de mise en valeur. D'un même élan, ce geste lent est le moyen pour moi de mesurer le temps qui passe – transformer des temps courts en des temps longs est un stratagème pour crier mon désaccord viscéral avec notre contemporanéité à la fois hâtive et surannée, une sorte de pas de côté.

Suivant cette origine fibreuse, tapis et jardins vont de pair, de même pour les sillons du labourage et les chaînes du tissage...

Malgré notre temps pressé, vaincra toujours le bon sens populaire de la terre : « Fac et spera – Fais et espère ».

 

TEXTE DE L'ARTISTE ET PROFESSEUR STÉPHANE CALAIS, le 28/01/2020.

Hugo-Ernest Jutel se préoccupe du dessin comme on se préoccupe de l’essentiel: avec nécessité et détermination. Tout ici est affaire d’évidence et de rapport net au monde, comment on le documente, le met à plat et en compare les éléments. Il y a donc des natures mortes qui sont des étalements ou l’inverse.

Sac bourgeois et pieds de porc, flacons et cornichons mais aussi poubelle et brosse à récurer se trouvent en opposition ou plutôt comparaison objective avec Twin Peaks ou le magasine Citizen K.

Pourtant tout est rayé également, pareillement; biffé par trames successives de traits nets, rabattue de la même manière. Le savoir faire du dessinateur Hugo-Ernest Jutel entraîne un univers dédié à un rapport d’équivalence: cette trame de graphite là dit l’autre ici, le sac bourgeois dit la pancarte américaine, etc... Pour finalement tout brouiller et résumer, la grille, la trame, le canevas nous fait passer de TEXTE à ROLLS en deux lignes mais en passant par TERRE et TISSE. Chaque mot à son évidence commune, essentiel, simple comme un jeu télévisé capté au hasard, dans la chambre de ce motel de fortune sur une route dont nous ne savions rien avant que Hugo-Ernest Jutel nous ne nous y emmène...